« Passés recomposés, anthologie uchronique » d’André-François Ruaud

Une critique par Eric B. Henriet

 

 

Après avoir attendu et milité longtemps pour la naissance d’un tel objet, une première anthologie d’uchronies francophones inédites, nous voilà enfin servi. Du moins c’est ce que prétend le sous-titre de la somptueuse couverture signée Formosa que nous admirons quelques instants (on retrouve là, le bon goût de l’anthologiste) ; nous commençons par la lecture de la préface éclair d’André-François Ruaud. Cette préface a quelques mérites synthétiques mais n’est pas sans poser problème car Ruaud consacre deux pages et quelques lignes à introduire l’anthologie dont près de la moitié de la préface porte sur le steampunk, genre très mineur et en marge de l’uchronie. Au passage, il nous cite, nous l’en remercions, mais notre honnêteté intellectuelle nous pousse ici à rendre la citation en question à ses auteurs, ceux du dictionnaire Larousse de XIXe siècle.

 

Nous entrons ensuite dans le vif du sujet avec une novella (saluons l’exploit), « 500 - Tels le jonc et l’abeille » (au fait, pourquoi ces majuscules à jonc et à abeille ?) de notre ami P.J.G. Mergey, et des amis nous n’en manquerons pas au sommaire de cette anthologie. Mergey, dont c’est ici le premier texte de fiction que nous lisons, en parfait connaisseur respecte parfaitement les règles du genre : clin d’œil au lecteur, personnages transposés et explicitation du POD (point de divergence de l’Histoire, ici en guise de chute). Il nous emmène en 500 dans un empire égyptien qui a perduré pour assister à la présentation d’une thèse révolutionnaire par un jeune étudiant. Le décor et le contexte historique sont bien maîtrisés. Le perfectionniste que nous sommes aurait néanmoins aimé quelques précisions supplémentaires quant au cantonnement de Jésus-Christ en simple prophète local ainsi que de comprendre pourquoi l’auteur semble laisser de côté la formidable puissance commerciale de Rome qui, pourtant aurait dû lui permettre de rivaliser avec l’Egypte de ce monde-là. Côté style, le texte connaît certaines longueurs et l’auteur gagnerait à rendre ses dialogues plus percutants dans ses prochaines productions. Nous aurions aussi apprécié un vrai débat avec quelques joutes verbales lors de l’oral de thèse. Mais que ces remarques mineures ne vous retiennent surtout pas de plonger dans l’univers envoûtant de Mergey.

 

Après cette introduction tout à fait honorable, nous voilà complètement dérouté par la courte (heureusement !) nouvelle de Roland Fuentès « 1618 - Quelques épluchures de politique ». Fuentès nous a habitué à mieux dans le passé et ce texte particulièrement hermétique et certainement incompréhensible du grand public, par ailleurs écrit dans un style lourd, risque d’en arrêter plus d’un. Nous ne comptons plus les paragraphes que nous avons dû relire trois fois avant de les comprendre - la perle en la matière est certainement celui qui suit l’abominable « KROUIIIK » en majuscule de la page 58. Un texte qui n’a absolument rien à faire ici et qui, de plus et comble de l’horreur, n’a rien d’uchronique.

 

Heureusement que Xavier Mauméjean vient réintéresser le lecteur en lui proposant ensuite « 1748 - La Vénus anatomique ». Ce texte s'apparente plus au steampunk avant l'heure et au fantastique qu'à l'uchronie pure mais les clins d’œil sont nombreux et nous y trouvons certains des thèmes favoris de l'auteur (cf. Les Mémoires de l'homme éléphant) : plusieurs savants sont les hôtes du 10 février au 20 mai 1748 de Frédéric II de Prusse à Berlin pour un concours dont le but est de créer le Nouvel Adam (ou la Nouvelle Eve). Bach s'y trouve également. A partir du cadavre d'une jeune femme, Olympe de Pierre-Franche, et grâce à d'ingénieux procédés mécaniques et biologiques, ils y parviennent. Récit à chute, plein d’humour, un vrai régal.

Bien qu’écrit dans un style parfaitement maîtrisé et non dénué de quelques idées intéressantes, le texte suivant ne relève absolument pas de l’uchronie. Cela devient une habitude et agace le lecteur motivé que nous sommes. Certes, Marie-Pierre Najman, dans « Comment Gaby délivra La Caroline avec l’aide du triton Garglogote » fait preuve d’une imagination pétillante et marie avec brio plusieurs thèmes tels que Mesmérisme, Léviathan des mers, Homosexualité, Gargouilles, Grands Anciens, sans oublier le clin d’œil au lecteur (malheureusement anachronique avec « Le coup de pied au cul de Lucy, c’est nous » de la page 98)… et les énumérer tels quels ici ne rend absolument pas compte de l’intelligence de l’auteur, mais nous sommes là en pleine fantaisie et bien que méritant une publication, ce texte n’a rien à faire ici. L’anthologiste emporté par son amour pour la fantasy s’est encore égaré hors sujet.

Il corrige partiellement le tir avec « La Rose blanche de Bonaparte » de l’italien Franco Ricciardiello. Cependant, nous nous interrogeons: pourquoi avoir sélectionné cette nouvelle ? D’abord, elle n’est pas inédite puisque disponible en ligne sur Internet depuis septembre 1998 sur le site de l’excellent netzine « Delos ». Ensuite, il s’agit vraiment d’un texte mineur sans réel intérêt même si la traduction d’Eric Vial en rehausse la qualité. Bonaparte a des chars à vapeur et mène campagne contre les Austro-piémontais qui lui envoient une espionne chargée de l’assassiner. Malheureusement, même la chute est « téléphonée » presque deux pages auparavant ! Enfin, l’intrigue relève de l’histoire secrète à la sauce steampunk et non, une fois de plus, de l’uchronie.

 

Le lecteur est de plus en plus inquiet car à cet instant de sa lecture, seul la moitié des textes respectent l'étiquette « uchronie » de la couverture qui était la raison principale de son achat. Va-t-il être floué avec un nouveau texte hors sujet ? Cette fois non et c’est au contraire une excellente uchronie des lois de la physique (ce que nous nommons habituellement science-fiction-fiction) que nous proposent à quatre mains Jean-Jacques Girardot et Fabrice Méreste. « 1909 - Quand s’envoleront ma vie et ma conscience… » met en scène le professeur Challenger (héros d’Arthur Conan Doyle) et son acolyte Malone partant en voyage à Paris en 1909 pour assister aux troisièmes Olympiades du Savoir. Les meilleurs savants du monde entier, de Marie Curie à Einstein, y rivalisent d’intelligence et de prouesses techniques sur fond de crise politique internationale imminente et de mai 1968 avant l’heure. Bien sûr, l’un d’entre eux est assassiné et l’enquête commence… Avec le texte de Mergey, voilà enfin une deuxième uchronie (de fiction, néanmoins) de l’anthologie et elle est des plus abordables par le néophyte. Quant à l’érudit du genre, il se délectera des nombreuses références et trouvailles des auteurs. Personnellement, nous avons trouvé que la « World Company » en dirigeable de Girardot et Méreste n’avait rien à envier à celle des Guignols de l’Info. Bravo, messieurs !

 

On oubliera vite « 1914 - Pour l’exemple » de Jean-Baptiste Capdeboscq qui lui aussi, a déjà fait mieux. Entre Bertolt Brecht et la bombe atomique de grand papa de Boris Vian chanté par Reggiani avec l’humour en moins, on est sonné par la naïveté du propos et des dialogues : Curie-Jaurès-Einstein même combat ! Ou comment tous les savants du monde et les forces de progrès mettent en échec la guerre ! Dommage pour une uchronie située vers 1914, car on attendait mieux de cet auteur français sur la période en question.

 

Jean-Jacques Régnier dont nous n’avons pas oublié l’excellent « Menuetto da capo al fine » connaît bien son affaire. Dans « 1920 - Der des ders », les PODs sont nombreux et variés : De Gaulle tué à 30 ans, une sorte de pile énergétique révolutionnaire inventée dès 1909, Proust et Jaurès morts prématurément, pas d’attentat à Sarajevo, etc. Ils sont par ailleurs cohérents et expliqués sans dogmatisme. Les clins d’œil sont nombreux et tout en finesse. Vraiment, nous tenons ici un texte très intelligent et une des meilleures uchronies françaises de ces dernières années. Nous n’en dirons pas davantage si ce n’est que le texte de Régnier justifie à lui seul l’achat de cette anthologie ! Seule critique au tableau, nous aimerions en savoir un peu plus sur «l’hydrolyse de l’hydrogène » (page 188).

 

Avec Jonas Lenn et son « Mausolée de chair », nous retombons dans le hors sujet : légendes aztèques, drogues, chamanisme et même connaissance supposée sur le rôle de l’ADN complètement anachroniques pour l’époque (1940). Trotsky est né, est mort et ressuscité, alléluia ! Le texte n’est pas mauvais en soi et mériterait certainement d’être retravaillé pour en diminuer certaines longueurs, mais il n’a rien d’uchronique et cela en devient maintenant énervant : si nous n’avions pas vu au départ qu’un texte de Bellagamba clôturait cette anthologie, peut-être aurions-nous arrêté notre lecture ici. Continuons donc…

 

Nous trouvons ensuite un texte encore limite car relevant du monde parallèle uchronique plus que de l’uchronie. « 1968 - Lupina Satanica » est une banale histoire de loups-garous qui tient son originalité du fait de décrire une ville de Lyon que l’anthologiste et nous connaissons bien, et qui est à la fois si semblable et si décalée de la nôtre. Les Nazis ont lâché sur le monde en 1945 un virus qui a déclenché une peste dite « melancholia » qui, dans certains cas, peut dégénérer en variante « lupina satanica », sorte de lycanthropie. Un FTP (franc-tireur partisan) part, à la manière d’un Kurt Russell dans New-York 1997, récupérer des diplomates japonais qui se seraient perdus dans la forêt de la Tête d’Or. Le style est nerveux et il y a de très bonnes trouvailles dans la description en particulier des différentes forces en présence. Malheureusement, la chute, trop prévisible, déçoit. Avec un peu plus de travail, ce texte aurait pu atteindre des sommets, et c’est vraiment dommage d’autant que bien qu’aux limites du genre, il a finalement sa place ici au regard du reste du contenu du livre.

 

Laurent Queyssi aime Mary Gentle qui elle aime bien les uchronies. C’est un fait. Mais avec « Neurotwistin’ », on reste dans le hors sujet car ce n’est pas en accolant 1993 dans le titre (il est toujours dangereux de traiter de l’Histoire trop récente) qu’on transforme une anticipation fantasyco-cyberpunk en uchronie, fut-elle de fiction. Difficile d’en dire plus car le texte n’est pas mauvais en soi, c’est juste qu’à se moment de notre lecture, la lassitude nous guette de plus en plus et nous avons hâte d’en finir.

 

Reste donc pour clore l’anthologie le texte d’Ugo Bellagamba que nous avions repéré au sommaire et qui nous a finalement laisser espérer jusque là car nous connaissons l’originalité de ce jeune et prometteur auteur. Le lecteur et le critique que nous sommes angoissent. Nous avons finalement placé Bellagamba dans le rôle du tireur au but décisif lors d’une finale de mondial et maintenant nous allons connaître le résultat final : « 2121 - La Stratégie Alexandre » commence comme la nouvelle d’un autre auteur, Michael Rheyss que nous avions fortement apprécié à l’époque et quand Bellagamba envoie un clin d’œil à Rheyss (où Danton à Napoléon), cela démarre bien. Dans un futur lointain, la flotte républicaine et ses destroyers Saint-Just, Marat et Condorcet, sont en péril. Après l’assassinat du prince héritier de Napoléon par un franc-maçon (cf. « L’Apopis Républicain »), il y a moins d’un siècle, une République a été instaurée. Mais elle est à présent menacée par les redoutables ramessides. Space-opéra de facture classique qui rend hommage autant à un Hamilton qu’à un Harness, aux décors flamboyants et aux personnages attachants, ce récit qui prend sa source dans un POD lointain (au moment de la campagne d’Egypte et des découvertes de Champollion) est alerte. Il nous réveille de la torpeur dans laquelle cette anthologie nous avait progressivement installé. Il y a décidément beaucoup de bonnes choses dans et entre ses lignes. On attend impatiemment la suite. Guido Capella, le héros, investi de son nouveau savoir, ne va-t-il pas connaître finalement la tentation de César ou Napoléon ? Bellagamba, dans ce qu’on peut maintenant appeler un cycle, revisite l’Histoire française de ces deux derniers siècles en la transposant au futur et dans un univers uchronique. C’est réussi et amène quelques réflexions profondes à l’instar du texte de Régnier. En voilà clairement deux qui ont bien compris ce qu’était une uchronie et surtout à quoi cela pouvait servir d’en écrire. L’uchronie ne doit jamais être une fin en soi mais un moyen. Une nouvelle à ne pas rater donc et il aurait été dommage que nous abandonnions avant.

 

Il est temps de conclure. Comme nous le disions au tout début, voilà des années que nous défendons l’idée d’anthologies francophones d’uchronie inédites, thématiques ou généralistes, comme il en paraît une demi-douzaine chaque année aux Etats-Unis et plus occasionnellement dans d’autres pays tels que Brésil, Allemagne, Scandinavie… Enfin, nous en tenons une ! Saluons donc le volontarisme d’André-François Ruaud et le courage des éditions Nestiveqnen. Néanmoins quelle déception ! A peine trois-quatre bons textes et pas de réel chef-d’œuvre (encore qu’il faille laisser le temps au temps pour juger de celui de Régnier) et surtout quasiment pas d’uchronie. Et que dire des thèmes traités et des points de divergence choisis. Ils sont d’un classicisme incroyable. Or justement, si nous défendons l’existence de telles anthologies, c’est que nous pensons d’une part, que les Francophones doivent avoir des idées originales et particulières sur leur Histoire (en abordant des POD peu traités par exemple) et d’autre part, que de laisser aux seuls Anglo-Saxons le soin de réécrire ou de revisiter l’Histoire du monde, n’est bon ni pour le genre ni pour l’histoire des idées et de la pensée.

Autre point qui n’est pas au rendez-vous : l’uchronie, quand elle est bien écrite, n’est certes pas une fin en soi mais doit faire preuve d’une certaine pédagogie surtout quand elle est écrite par un écrivain pour un public populaire (on peut pardonner le dogmatisme pédant de certaines anthologies d’uchronies conçues par des historiens pour des historiens mais là n’est pas le propos ici). Or, rares sont les textes de « Passés recomposés » qui explicitent réellement le point de divergence et qui surtout le resituent pour le lecteur moyen par rapport à l’Histoire officielle de notre continuum.

Finalement, notre impression global est qu’on s’ennuie ferme à la lecture de ce livre. Nous nous sommes fait la réflexion suivante : Aurions-nous lu cette anthologie uchronique il y a 20 ans au lieu de la nouvelle d’un certain H. Beam Piper, aurions-nous aimé et collectionné les uchronies ? Certainement, non ! Peut-être « Passés recomposés » a-t-il été fait dans la précipitation, cela nous ne le savons pas. Toujours est-il que beaucoup de ses textes auraient mérité plus de travail, d’autres d’être publiés ailleurs et d’autres encore qui restent à écrire de se trouver au sommaire. Nous conclurons cette critique par une uchronie pessimiste et une anticipation optimiste : « ah, si seulement, je vivais sur une Terre où Passés recomposés est une véritable réussite !» et « Vivement que paraisse la première anthologie d’uchronies inédites francophones ! »

 

 

31 octobre 2003

 
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