Faut-il avoir peur du livre électronique ?

Lionel Tran

 

L’arrivée du livre électronique bouleversera-t-elle nos habitudes ? Quelles seront ses conséquences sur la chaîne de l’édition ? Peut-on imaginer se passer du support papier ?

 

Annoncé dans la foulée d’Internet, le livre électronique restait une idée un peu abstraite jusqu’au début de l’année 2000. Présenté au dernier Salon du livre de Paris, il en fut l’incontestable vedette. On prédit sa déferlante en France à partir de Noël prochain. Quelques explications : le livre électronique est un support informatique de la taille d’un livre, dont la lisibilité est optimisée pour le confort de lecture. Surmontant en cela la pénibilité d’ordinaire liée à la lecture d’un document sur écran, comme c’est le cas pour Internet, par exemple. Avantage : suppression des problèmes de stockage, d’usure. Plusieurs dizaines d’ouvrages de plusieurs centaines de pages tenant sur un disque optique. Le lecteur se débarrassera de l’encombrement de sa bibliothèque en conservant son contenu. Fini les déménagements brise-reins. Côté édition : suppression des coûts de fabrication (il suffira de télécharger l’ouvrage), donc diminution notable des frais, ce qui permettra de rétribuer plus justement le travail de l’auteur, de l’éditeur, et de baisser les prix de vente au public. Le livre, qui existe déjà aujourd’hui sous forme de fichier avant d’être imprimé, ne connaîtra plus de problèmes de non disponibilité et n’aura plus à être détruit pour raison de mévente. Côté innovation, le livre électronique généralisera l’emploi de la couleur, qui est encore un frein pour les petits éditeurs (notable dans le cadre de la Bande dessinée), en attendant l’introduction de la vidéo. De plus, le nombre de pages n’étant plus un obstacle, on peut imaginer le statu figé du livre en tant que « bloc de texte » volant en éclat pour céder la place, à la manière du D.V.D., à une approche plus transversale, qui comprendrait les différentes versions du texte, l’intégralité des croquis, planches-contacts des images photographiques, ainsi que des documents se rapportant aux auteurs, aux recherches documentaires, voire permettrait d’accéder directement aux ouvrages mentionnés dans les bibliographies.

Imaginons la revue que vous tenez entre vos mains s’afficher sur la page d’un écran de quelques centimètres d’épaisseur. Vous cherchez vos rubriques préférées, qui défilent au rythme de votre lecture. Intéressé par tel fanzine mentionné dans le Top Vain, vous effleurez du doigt la ligne le mentionnant et vous débouchez sur des extraits de son contenu. A la rubrique musique vous faites de même pour tel ou tel groupe. Mais, vous allez me dire, ça ne sera plus un magazine, de plus je ne vois pas en quoi cela diffère d’Internet. Je vous rétorque qu’Internet est peu adapté à la lecture. Il sert à rechercher des documents plus qu’à les lire. Reprenons. Vous êtes allongés sur la pelouse d’un parc, ou, plus vraisemblablement, sur votre canapé. L’envie de lire Jade vous prend soudain et, sans avoir besoin de vous lever afin de faire le tour des maisons de la presse, où deux fois sur trois, ils ne l’ont pas, il vous suffit de vous connecter. Oui, mais moi j’aime bien le contact du papier, j’ai besoin de pouvoir le sentir entre mes doigts, de tourner les pages à ma guise. J’aime le bruit que fait le papier. Son poids. On ne peut pas supprimer le livre comme ça. Le livre ne se limite pas à un contenu. Tous les livres sont différents, c’est ce qui en fait le charme. Une bibliothèque avec des volumes de même format, imprimés sur le même papier serait sans âme. Imaginez si elle n’est remplie que de disques optiques… Comment les différencier ? Et comment choisir ses livres si on ne peut pas les consulter chez un libraire, en discuter, se laisser séduire. C’est important la part d’intuition, d’aléatoire qui entre dans le choix d’un livre. Moi, les livres, des fois je les achète sans même les ouvrir, parce que quelque chose en eux m’attire, ensuite ils peuvent rester dans ma bibliothèque pendant des années, jusqu’au jour où le moment de les lire est venu. J’ai besoin de les avoir autour de moi, de les sentir. Votre histoire de livre électronique ça me fait froid dans le dos.

Tout progrès, parce qu’il bouleverse des habitudes, fait a priori peur. Votre réaction est normale. L’invention de la photographie, du phonogramme, la transmission de la voix par onde radio, puis de l’image par voie hertzienne ont suscitées, en leur temps, les mêmes craintes. A chacune de ces étapes, on s’est demandé si le fait de supprimer la corporalité ne risquait pas de fausser notre rapport au monde. En quoi le siècle précédent a faussé notre rapport au monde ? Je vous rappelle que le livre, en se substituant à l’oralité, a été un des premiers médiums à introduire une distanciation spaciale avec l’objet de connaissance. La génération à laquelle il y a de fortes chances que vous apparteniez a été la première à faire l’apprentissage du monde par l’intermédiaire de la télévision, plus que par expérience directe. Vous me parlez d’un attachement à la sensualité matérielle du livre. Au tangible. Vraiment ? Rappelez-vous comme il était plus agréable de rester assis sur le canapé face à ces images fascinantes. Plus belles. Plus intenses. Et surtout moins pénibles que ce qui pouvait se passer dehors. Avec les autres. Où on n’était jamais sûr de rien. Où il fallait se risquer. Le plaisir de la matérialité ? Faites moi rire…

Reprenons. Vous êtes allongé sur votre canapé. Le ciel est clair. Du moins le devinez-vous à travers les stores tirés. Peu importe le temps qu’il fait d’ailleurs. Un vague sentiment de lassitude se saisit de vous une fois la lecture de Jade terminé. Vous effleurez l’onglet qui vous amène sur une page précédente. Vous regardez votre doigt, étonné de la lenteur avec laquelle il traduit les impulsions de votre pensée. Votre main vous fait penser à un objet inutile. Un frisson vous parcourt soudain à l’idée de votre corps. Pris de peur panique, vous vous répétez, plusieurs fois, que cela est fini. Que vous n’appartenez plus à ce corps social où, en tant que cellule, vous ne vous sentiez pas à votre place. Cela n’était qu’une idée. Irréelle. Effacée. Disparue, comme ces conversations entre amis où vous n’étiez jamais sûr que vos goûts soient réellement tout le temps partagés. Où il fallait se défendre avec ce langage tellement peu fiable. Cette incarnation fragile de la pensée. Le curseur clignote sur la page, et vous vous sentez en adéquation avec la palpitation régulière de ce point. Le seul en mouvement dans la pièce. Un mouvement stationnaire. Apaisant.

Exergue : En quoi le siècle précédent a faussé notre rapport au monde ?

 

© Lionel Tran