AYERDHAL

 

 

Tu as écrit le premier Macno. C’est quoi Macno ?

C’est le prolongement de la philosophie du poulpe dans un univers qui est de l’anticipation. La bible dit: « En 2068, quelque chose qui est probablement une intelligence artificielle fout le bordel. Elle peut se placer au service de gens qui ont des questions à poser où des choses à remuer ». C’est très libre.

Ça va être différent du Poulpe ?

Oui, parce qu’il y a un mélange d’auteurs, de gens qui viennent du polar, de la sf, des gens de milieux complètement différents, donc qui ont une perception de la notion d’anticipation, de 2068, qui n’a strictement aucun rapport. J’imagine mal Stéphanie Benson faire de la science fiction pure et dure, au contraire, elle va travailler l’intrigue, comme elle le fait toujours, elle va avoir un personnage puissant et ce n’est pas une façon de bosser qu’on va retrouver chez Jean Marc Ligny par exemple.

En tant qu’auteur de sf, qu’est-ce qui t’a intéressé là-dedans ?

Quand j’écris un bouquin il y a plein de lecteurs qui sont surpris. Le mec vient de fermer un Dan Simmons, un Frank Herbert, il tombe sur Ayerdhal, pour lui c’est de la science fiction, c’est un space opera, ok et puis boum, l’idéologie n’est plus du tout la même et il y a un choc. Alors que là c’est clair, les gens qui vont ouvrir un Macno ça ne sera pas par hasard, parce qu’il y a toute une culture clairement libertaire qui a été faite par Baleine depuis trois ans. Donc c’est à la fois le rêve parce tu sais à qui tu t’adresses, tu peux dire des choses différentes, tu peux te marrer un petit peu plus aussi et en même temps c’est relativement contraignant parce que tu prêches des convaincus.

C’est nouveau qu’il y ait des idées de gauche qui soient véhiculées dans la sf ?

Déjà des idées de gauche dans la sf, à l’exception des auteurs anglais et français des années 70, ça n’existe pas. Tous les auteurs américains sont de droite, même Norman Spinrad et James Morrow, qui sont les plus à gauche des auteurs américains, sont des gens de droite, qui véhiculent clairement une idéologie libérale, avec le culte de l’individualisme. Donc c’est de nouveau « nouveau » qu’apparaissent dans le début des années 90 des gens comme Lehman, Bordage qui sont des auteurs carrément ancrés à gauche.

La sf politique des années 70 n'avait pas un impact très populaire. Alors que là, apparement, il y a une pénétration au niveau de la sf populaire...

Nous sommes les héritiers de toute cette période des années 70, tout en étant à la fois des gens qui avons lu de la sf « facile ». Asimov c’est pas facile, mais c’est de la sf qui n’a pas de réflexion idéologique, ni de réflexion politique. Et puis un jour Gérard Klein a traduit Dune. Dune te tombe dans les mains et tu te dis, attends y’a un truc qui se passe. Et en plus Dune c’est d’extrême droite, c’était pas idéologiquement recevable, mais il y avait une intention politique, il y avait une culture énorme, on s’adressait à un public néophyte et enfin on lui donnait les clés pour comprendre tout ce qu’il y a dedans, ce qu’il y a autour, les relations, comment ça fonctionne, où on va. Et ensuite arrivent des gens complètement innocents, genre John Brunner; il écrit « Tous à Zanzibar » et là tu le prends en pleine gueule. Tu t’apperçois que tout ce que tu as lu dans ta vie était de droite, tu ne t’étais pas posé la question, tu lisais de la sf parce qu’il y avait l’imaginaire qui t’intéressait mais sans savoir ce que ça impliquait.

Je me suis rendu compte qu’il était possible de faire de la sf qui soit fortement ancré politiquement et qui corresponde plus à ma sensibilité. Et puis les auteurs français, Michel Jeury, Philippe Curval, Pierre Pelot, Kurt Steiner sous le nom d’André Ruelan, eux vont basculer complètement. Ils font de la sf qui est politique et dont la seule vertu est politique. Ils se foutent complètement de l’aspect romanesque, mais complètement. Les idées sont intéressantes, mais c’est chiant à lire : t’arrives pas à accrocher avec les personnages, les histoires sont tirées par les cheveux... Les années 70 se passent, la sf se casse la gueule, la sf française particulièrement. Et la sf en France redevient l’outil privilégié des éditeurs populaires, Fleuve noire, essentiellement, et donc là surtout pas d’idéologie. On publie du rêve et les mêmes auteurs, qui travaillaient dans les années 70 se mettent à faire de la sf « populaire » -je trouve que ça dévalorise le mot populaire- il n’y a plus l’ombre d’une réflexion. Dans les années 80 Pelot, Jeury continuent à bosser, ils bossent pour le Fleuve, parce qu’ils ne peuvent plus être publiés ailleurs, on les prend plus, ni chez Pocket, ni chez Laffond et ils font du soap opera. Et début des années 90 c’est des gens qui les ont lus, des gens comme moi, qui ont découvert la sf, qui ont appris la sf à travers à la fois Brunner, Asimov, Curval, Jeury. Ça fait tout un panel d’auteurs qui se retrouve avec à la fois l’envie de dire des choses, dont la première motivation d’écriture est politique, mais qui ont envie de faire rêver aussi, qui ont envie de retrouver ce souffle épique américain, d’avoir en face de toi un lecteur qui te parle de tes personnages, qui te dit « putain c’est génial ce que t’écris, elle est bien cette nana, c’est fabuleux, j’ai vécu avec » et là t’as fait ton job. Et d’être aussi insidieux que le sont les américains.

 

Entretien mené par Lionel Tran.

Co-réalisé avec Markus Leicht.

 

A paraître dans Jade 15. © L'auteur & Six Pieds sous Terre éditions.

 

BIBLIO

Romans :

 

La Bohème et l'Ivraie (1990, Fleuve Noir).

1 Ylvain, rêve de vie

2 Made, concerto pour Salmen et Bohème

3 La Naïa, hors limites

4 Ely, l'esprit-miroir

 

Mytale (1991, Fleuve Noir, repris en seul volume aux éditions J'ai Lu)

1 Promesse d'ille

2 Honneur de chasse

3 Le choix du ksin

 

Le chant du drille (1992, Fleuve Noir)

1 Le syndrome des baleines

2 Le mystère Lyphine

 

Cybione (1992, Fleuve Noir)

 

Demain, une oasis (1993, Fleuve Noir. Grand prix de l'Imaginaire 1993.

 

L'univers du Daym (J'ai Lu)

1 L'Histrion (1993)

2 Sexomorphoses (1994)

 

Polytan (Cybione-2) (1994, Fleuve Noir)

 

Balade choreïale (1994).

 

Parleur (1997, J'ai Lu)

 

Macno - Conscience virtuelle (1998, Baleine)

 

Ayerdhal a également publié une douzaine de nouvelles (Planète à vendre, Nous les martiens...) et a réalisé pour J'ai Lu, une anthologie : Genèse.